tribune

Philippe Zaouati
Directeur général de Mirova, société de gestion dédiée à l'investissement responsable

Quand la gouvernance et les questions sociales reviennent au cœur du débat public grâce à l’environnement. 

Le climat, cheval de Troie d’un nouveau capitalisme  ?

De sommets mondiaux pour le climat en rapports du GIEC, la transition écologique s’est imposée de façon salutaire au cœur de l’agenda économique, politique, multilatéral, citoyen. Au point, toutefois, de venir éclipser ces dernières années d’autres problématiques centrales pour une économie soutenable – au premier rang desquelles les questions sociales et de gouvernance. Parmi les critères « ESG », triptyque de référence pour évaluer l'impact d’un investissement dans une société ou un domaine économique, le « E » d’Environnement a peu à peu pris le dessus sur les deux autres lettres – Social et Gouvernance. 

 

On assiste pourtant depuis peu à un puissant retour de balancier : c’est à travers l’environnement lui-même que les considérations sociales et de gouvernance sont en train de revenir au cœur du débat. Dans les économies développées, les mouvements sociaux à répétition, notamment la mobilisation des gilets jaunes, ont révélé les liens étroits entre fin du mois et fin du monde. Et les dernières COP, après avoir obéré la question du développement pour les économies les moins avancées, la remettent désormais sur le devant de la scène.

 

Ce regain du social par le biais du climat se double d’un retour crucial des sujets de gouvernance - central pour tout investisseur responsable. Nul ne concevrait plus aujourd’hui de régler la question du climat sans s’intéresser à l’entreprise, à son business model, à l’engagement sociétal qu’elle se donne et avec lequel elle est prête à aligner sa stratégie. Les modèles économiques issus des dernières révolutions industrielles des 19e et 20e siècle, fondés sur une consommation effrénée des ressources, ont montré leur limite. Ils étaient sous-tendus par un mythe tenace, hérité de Milton Friedman, prix Nobel d’Économie en 1976 - celui de la pure valeur actionnariale, dans lequel la seule responsabilité d’une entreprise est de maximiser les profits au bénéfice de ses actionnaires. Ce mythe, fruit certes d’une époque, d’un contexte et de considérations qui n’étaient pas les nôtres, a aujourd’hui les conséquences que l’on sait – épuisement des ressources, assèchement de la biodiversité, réchauffement climatique, déséquilibres sociaux.

 

Il est urgent de changer de logiciel, et d’inventer un nouveau capitalisme – soucieux by design de performance durable, des personnes et de la planète, générateur de croissance soutenable, attentif non plus aux seuls actionnaires mais à l’ensemble des parties prenantes, tourné vers le long terme et libéré de la tyrannie des résultats immédiats. Les consciences s’ouvrent enfin en ce sens. A l’été 2019, la Business Roundtable réunissant 250 des plus grands patrons américains a publiquement reconnu que l’approche par la « shareholder value » était obsolète. Devant le Parlement européen, Christine Lagarde a fait du changement climatique la priorité de la BCE. En France, la loi Pacte a consacré en droit la raison d’être des entreprises et la notion de société à mission. Au dernier G7 de Chantilly, le Ministre français de l’économie a appelé à refonder le capitalisme, et la dernière édition du Forum économique mondial de Davos n’a jamais été aussi verte. 

 

Mais le dogme de la valeur actionnariale a la peau dure : pour y mettre fin, il ne suffit pas d’en avoir conscience, il faut agir de façon volontariste. La finance, à travers les PRI – les principes pour un investissement responsables, est un levier majeur pour refonder en actes le capitalisme. Chez Mirova, en tant qu’investisseurs responsables, nous considérons qu’il en va de notre mission - en concevant des stratégies d’investissement permettant de financer des projets et des entreprises apportant des solutions aux enjeux du développement durable tout en visant la performance financière. Nous vivons un momentum inédit pour faire basculer le système.

Saisissons-le.

 

2020, année majeure pour mettre la finance au service de la biodiversité

 

L’année 2020 sera cruciale pour l’action en faveur de la préservation de la biodiversité : plusieurs rendez-vous importants jalonneront l’agenda diplomatique - du Congrès de la nature organisé par IUCN à Marseille en juin prochain à la COP15 Biodiversité à Kunming d’octobre prochain, en passant par les sommets de l’ONU à New-York et la COP26 Glasgow. L’engagement du monde économique et financier sera indispensable à la réussite de cette séquence. Mais contrairement au sujet climatique, déjà bien installé dans les stratégies d’entreprises et d’investissement, la préservation de la nature est un sujet neuf qui demande de développer sans attendre de nouveaux réflexes. 

 

Le secteur de l’investissement responsable doit être au cœur de ce mouvement. Cela suppose de s’attaquer à une double question : d’une part, intégrer les impacts sur la nature et la biodiversité dans la mesure des risques et de la dépendance d’une entreprise ou d’un domaine économique donné (l’agro-alimentaire, la pharmacie ou encore les secteurs des ressources sont par exemple spécialement exposés) ; d’autre part, rechercher de nouvelles opportunités, pour investir dans des nature based solutions porteuses de croissance soutenable – dans les secteurs par exemple de l’agroécologie, de la reforestation, de la pêche durable, de la conservation des océans…

 

Mirova s’y engage déjà, de plusieurs façons. D’abord, en accélérant nos investissements directs dans le capital naturel, qui est en train de devenir une classe d’actifs à part entière. Nous avons par exemple créé en 2019 avec l’ONU un fonds sur la restauration des terres dégradées, opérationnel déjà dans plusieurs pays en développement. Consolider le cadre méthodologique et renforcer les données, également, est clé : nous avons lancé avec plusieurs partenaires une initiative inédite pour consolider de l’information fiable sur la biodiversité, et voulons également participer à une dynamique réunissant acteurs publics et privés afin de développer des outils communs. L’investissement doit se mettre au service de la préservation de la biodiversité, comme il s’est mis au service de la lutte contre le changement climatique. C’est notre nouvelle frontière. 

  • Twitter
  • Noir LinkedIn Icône
  • Instagram

lire les autres tribunes

Noel Mamere.jpg

Noël Mamère

« Le mensonge de la surpopulation »

Corinne Lepage -photo DR.jpg

Corinne Lepage 

Qu’est-ce que la justice sanitaire ?

Francois-Tiberghien_President-de-Finanso

Frédéric Tiberghien

Quelle contribution de la finance solidaire à une Europe verte ? 

Barbara Romanowicz

Géophysique interne

Gilles Berhault

Vers un nouveau « game play » territorial ?

​Inscrivez-vous pour ne pas manquer nos actus
  • Icône Twitter blanc
  • Blanc LinkedIn Icône
  • Icône Instagram blanc

© 2020 EUROCOM - L'Europe au vert