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La transformation des régions charbonnières :

Regards sur la Pologne et sur le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie

Sortir du charbon est une priorité, mais aussi un défi majeur. Pour des raisons économiques et sociales, certains pays européens peinent à abandonner leurs centrales thermiques à charbon voire leurs mines. 

Par Sonia Henry

15/09/2020

©Agence France presse / Ina Fassbender

 Vue de la nouvelle centrale au charbon de Datteln 4 en Allemagne, mise en service le 30 mai 2020

La gestion sociale, économique, politique de la transition des régions charbonnières, avec les pertes d’emplois engendrées, ressemble à un véritable casse-tête. C’est évidemment un risque économique et social majeur. Ce sont des emplois très sensibles, des catégories sociales professionnelles qui se mobilisent fortement, comme les agriculteurs. Vous pouvez avoir 50 000 agriculteurs qui bloquent un pays, à tort ou à raison. Mais les solutions existent. Par exemple, il faut six mois pour former un mineur à l’installation et la maintenance des équipements éoliens. On peut tout à fait envisager dans ces régions d’ouvrir des usines d’installation, de montage et d’équipements pour les activités éoliennes. Il est aussi envisageable que ces sites de production d’électricité au charbon se convertissent en parcs solaires ou en parc qui combinés solaire/éolien. Là où il y a des centrales à charbon, il y existe un maillage électrique possible qui correspond. Et en règle générale, à côté de ces centrales, il existe une demande. En Europe orientale, ces centrales ont été construites sous la planification communiste qui ne mettait pas des unités de production par hasard. Il faut donc aussi assurer la continuité et les énergies renouvelables peuvent, certes avec moins d’efficacité, compenser partiellement une centrale à charbon. 

 

Quelles pistes pour réussir cette transition ? 

 

Selon Marc-Antoine Eyl Mazzega, directeur du Centre Énergie & Climat de l'Institut français des relations internationales (Ifri), il s’agit de travailler en intelligence, en mettant en œuvre la subsidiarité, c.a.d en faisant travailler tous les échelons territoriaux vers un même objectif de reconversion. Ce sera la clé de la réussite.  Il ne faut pas qu’une ville suive une stratégie complètement différente de celle de la région et que pour des raisons politique cette stratégie ne soit pas alignée avec celle de l’État central. Le vrai enjeu est d’éviter la casse sociale, « on ne fait pas une transition énergétique sur le dos des gens. Il faut les accompagner de façon intelligente. On peut citer la transformation du bassin de la Ruhr et certaines actions qui ont été menées dans le Nord de la France, ou en Espagne ou la transition semble bien s’organiser. Il est très important d’avoir cette concertation extrêmement étroite pour que chacun entende les uns et les autres et que les problèmes soient bien identifiés », poursuit-il. En Allemagne et en Espagne, cette concertation a eu lieu. Il n’y a pas de manifestation ou d’angoisses particulières. Chacun sait comment les choses vont se passer. C’est la clef mais cela demande une mobilisation permanente, que cet enjeu soit perçu comme prioritaire et que tout le monde avance main dans la main. Cela implique que l’on mette de côté les petits calculs politiques. 

 

Le cas de la Pologne semble plutôt épineux. C’est le pays qui a le plus recours au charbon, avec des mines importantes, et qui concentre la moitié des mineurs européens. 

 

À noter que le gouvernement polonais actuel, alors qu'il a fermé une dizaine de mines, est toujours soutenu par les mineurs. En fait, il existe une confiance entre les mineurs et l'Etat. Ce dernier ne les laisse pas sur le carreau en fermant les mines qui ne sont plus rentables. Dans l’ensemble, elles le sont de moins en moins et sont particulièrement subventionnées. "Si vous calculez le coût de ces subventions sur 10 ans comparé à ce que peut rapporter une reconversion, -bien sûr en y mettant des fonds vous allez diversifier les activités économiques- et peut être attirer d’autres fonds, l’option de la reconversion peut s’avérer très rentable !" soutient Marc-Antoine Eyl Mazzega. Cependant, prendre ces décisions nécessite une confiance réciproque. Finalement, la Pologne va aussi avancer dans la transition, beaucoup plus lentement que ses partenaires européens, et sa sortie du charbon ne se fera pas avant 2060. En revanche, elle va réduire progressivement la part de charbon dans sa production d’électricité. Elle va améliorer son efficacité énergétique, déployer de l’énergie éolienne et surtout développer des interconnections électrique et le nucléaire. Ainsi, la Pologne qui semble un peu réfractaire est tout de même lancée dans ce mouvement de sortie du charbon, à son rythme.

Entretien avec Mark Speich, secrétaire d'État aux affaires fédérales, européennes et internationales du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ; rapporteur du Comité des régions sur le changement structurel socio-économique des régions charbonnières d'Europe

Propos recueillis par Sylvie Rantrua

Pourriez-vous nous donner un aperçu du travail déjà effectué avec la Plateforme européenne des régions charbonnières en transition ? 

 

La Rhénanie-du-Nord-Westphalie abrite les plus éminents sites de production de lignite d'Allemagne. En outre, nous n'avons fermé notre dernière mine de charbon que récemment. En 2018, des discussions intensives sur la sortie du lignite ont commencé en Allemagne. En comparaison avec la houille, la production de lignite dans notre région est encore très rentable. Néanmoins, en raison des objectifs climatiques de l'accord de Paris, nous avons décidé d'abandonner le lignite. Cela signifie que les personnes concernées devront abandonner les chaînes de valeur actuelle basées sur la production de lignite et subir un processus de transformation structurelle socio-économique sévère. Au moment des discussions en Allemagne, j'ai déjà ressenti la nécessité de réfléchir également à la dimension européenne de toute cette question. La Commission européenne venait de lancer la plateforme des régions charbonnières en transition afin de faciliter les échanges entre les 41 régions charbonnières encore existantes dans 12 États membres. Comme cette plateforme ne concerne que le partage d'informations et non la prise de décision politique, j'ai décidé de lancer une initiative au Comité européen des régions. Au sein de cette institution politique, toutes les régions européennes, y compris toutes les régions charbonnières, sont représentées par les 329 membres du Comité. Après un processus de consultation, des auditions d'experts et de nombreux débats et discussions avec les parties prenantes et les représentants politiques, j'ai élaboré plusieurs recommandations sur la manière dont l'UE devrait soutenir le changement structurel des régions charbonnières, par exemple par des allocations supplémentaires au titre de la politique de cohésion et l'adaptation du droit communautaire en matière d'aides d'État. En octobre 2019, ces recommandations ont été adoptées à l'unanimité par le Comité européen des régions.

 

Quels sont les principaux défis pour les régions charbonnières ? Pour votre région, en termes politiques, sociaux et économiques ?

 

M. Speich : La sortie de la production de charbon entraînera une transformation significative de la structure économique, associée à une perte massive d'emplois, de valeur ajoutée et de pouvoir d'achat dans ces régions. Non seulement ma région, mais aussi la plupart des régions charbonnières d'Europe sont des zones industrielles traditionnelles dans lesquelles l'industrialisation était basée sur l'exploitation des ressources locales. Elles sont donc principalement liées aux industries sidérurgique et métallurgique, à l'industrie chimique et à d'autres industries à forte intensité énergétique ; l'objectif doit être de façonner le changement structurel dans les régions charbonnières d'une manière qui soit économiquement réussie, écologiquement durable et, surtout, socialement acceptable, en vue de parvenir à une économie plus diversifiée et à faible intensité de carbone.

 

Sur le financement de la transition : Combien d'argent a déjà été investi pour quelles régions et que pouvons-nous attendre pour le prochain budget de la période 2021-2027 ? Un fonds supplémentaire est prévu ?

 

En général, les fonds de cohésion européens, en particulier le Fonds européen de développement régional et le Fonds social européen, soutiennent les processus de transformation dans toutes les régions et pour tous les secteurs économiques. Malheureusement, tous les instruments européens sont conçus uniquement pour réagir aux difficultés socio-économiques. Les allocations sont canalisées vers les régions pauvres, mais pas vers les régions en jeu. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie ainsi que dans de nombreuses autres régions charbonnières européennes, les chiffres actuels des zones concernées sont encore positifs grâce à la production rentable de lignite. Cependant, il est clair qu'en raison des décisions de politique climatique, la situation va probablement changer très bientôt. C'est pourquoi, en tant que rapporteur du Comité des régions, je recommande une approche plus tournée vers l'avenir. Le soutien aux nouvelles perspectives socio-économiques dans les régions charbonnières doit commencer maintenant - il est trop tard pour agir lorsque la situation socio-économique des régions charbonnières s'est détériorée et que les gens pourraient commencer à remettre en question la décision globale de sortir du lignite. 

J'apprécie beaucoup que la Commission européenne propose maintenant le Fonds de transition équitable, qui est actuellement discuté au Parlement européen et au Conseil. Bien que le volume proposé du fonds ne soit que de 7,5 milliards d'euros pour toute l'Europe, c'est un bon point de départ.

En même temps, la législation européenne en matière d'aides d'État doit permettre la promotion de nouveaux investissements afin de contrecarrer la perte d'emplois dans le secteur du charbon. Dans ce contexte, la Commission européenne doit encore agir.

 

Pourriez-vous donner quelques exemples de projets de transition du charbon dans votre région ?

 

M. Speich : Nous souhaitons devenir une région modèle et pilote pour les nouvelles énergies et la mobilité, la production durable et un cadre de vie attrayant. À mon avis, un potentiel énorme pour la région émane de l'innovation et de la recherche. Il est possible d'utiliser les institutions de recherche de haut niveau déjà présentes dans la région. Un exemple concret est le projet pilot "Store-to-Power". 

Le Centre aérospatial allemand (DLR), l'Université des sciences appliquées d'Aix-la-Chapelle et la RWE Power AG travaillent sur un projet de stockage d'énergie avec du sel liquide.

Une centrale électrique au charbon existante sera convertie en une centrale électrique à accumulation de chaleur. Un autre exemple concret est le projet "iNEW". Il fonctionne comme un incubateur pour le développement de chaînes de valeur durables et renouvelables. Des technologies sont développées avec lesquelles les produits chimiques de base pour l'industrie et les sources d'énergie matérielles peuvent être produits efficacement et à des moments flexibles sur la base d'énergies renouvelables. En particulier, les petites et moyennes entreprises et les jeunes pousses des centres de recherche de la région seront impliquées. Un troisième exemple est le projet "NEURO-TEC. 

 

Les scientifiques du Forschungszentrum Jülich et de l'université RWTH d'Aix-la-Chapelle développent de nouveaux matériaux et composants pour les "ordinateurs neuromorphes".

 

Ils travaillent sur le modèle des réseaux neuronaux biologiques. L'objectif scientifique à long terme est d'établir un site reconnu au niveau international pour la recherche de haut niveau dans le domaine des technologies d'inspiration neurologique pour l'électronique du futur, situé au centre de l'ancien gisement de lignite.

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