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En Turquie, Gaziantep et Izmir, deux villes pionnières du Plan Climat local 

Projets d'urbanisation gigantesques, pollution, lois réduisant la protection des espaces naturels, la Turquie est loin d’être exemplaire. Et pourtant, le gouvernement turc s'est fixé l'objectif de 30% d’énergies renouvelables à l’horizon 2023 pour sa production nationale d’électricité. Cette ambition est d'autant plus importante que la Turquie est le deuxième pays consommateur d'électricité après la Chine.

Quels types de mesures exemplaires sont prises et quels sont les défis à relever pour devenir un modèle écologique ? Focus sur deux villes phares.

Par Sonia Henry

28/07/2020

Située au sud de la Turquie, Gaziantep constitue une métropole anatolienne de premier rang en termes de dynamisme économique. Forte d’environ 1,2 millions d’habitants, sa population connaît une croissance démographique élevée. Dès 2004, à travers son Maire, Asim Guzelbey, la ville a décidé d’engager la municipalité dans une démarche volontaire et exemplaire d’élaboration d’une politique urbaine soucieuse de l’environnement et de réduction des émissions de gaz à effet de serre. 

"Lancé avec le soutien de l’AFD en 2010, un projet pilote d’élaboration d’un Plan Climat Energie Territorial (PCET) - aujourd'hui Plan Climat Air Energie Territorial ( PCAET)- est mis en place. Le premier du genre en Turquie, alors qu’était lancée la même année la stratégie nationale de lutte contre le changement climatique."

Une démarche légitimée par un portage politique 

Le portage politique du maire a permis de donner d’emblée une légitimité à la démarche. Les services municipaux ont été mobilisés, la responsabilité du suivi confiée à une équipe dédiée et une communication avec la société civile a été mise en place. Le maire a souhaité également s’appuyer sur un consortium de consultants français et turc pour lui apporter l’expertise technique nécessaire notamment pour réaliser un bilan carbone du territoire . Ce travail s’est déroulé en plusieurs étapes en commençant par une phase de diagnostic avec la réalisation d’un profil climat du territoire, celui-ci avait pour objet de déterminer les enjeux et les vulnérabilités de la ville face au changement climatique. Ensuite, le travail s’est poursuivi avec la définition du cadre stratégique fixant les objectifs de la municipalité ainsi que l’identification des projets à mener en propre par la collectivité et des actions qu’elle impulsera auprès des autres acteurs de son territoire. Enfin, la phase de mise en œuvre a été préparée en déterminant les moyens et l’organisation institutionnelle nécessaires pour la bonne exécution du plan et de son suivi. 

Un diagnostic plutôt positif mais sous tension 

L’étape du diagnostic finalisée fin 2010 a mis à jour une situation paradoxale. Tout d’abord un positionnement positif de la ville au regard de ses émissions de gaz à effet de serre évaluées à 3,6 tonnes équivalent CO2 par habitant soit en deçà du niveau moyen de la Turquie et des villes de taille similaire en Europe . Ces bons résultats s’expliquent notamment par un tissu urbain relativement homogène, dense et polyfonctionnel qui favorise le transport en commun public et privé sur des faibles distances. Néanmoins l’étude a également montré que la croissance de la population, l’augmentation de la consommation des ménages en biens et en énergie, la réforme déjà engagée du secteur du logement (avec le passage du chauffage au charbon au chauffage au gaz), l’étalement urbain croissant conjugué à une augmentation des usages mono- fonctionnels du foncier en périphérie font peser des risques majeurs à la ville pour le maintien d’un modèle sobre en carbone. 

Des enjeux centrés sur la ville à venir 

L’enjeu pour la municipalité se situe donc dans le maintien et l’adaptation de son modèle urbain. Seule une stratégie multisectorielle ayant pour clef de voute la planification urbaine semblait pouvoir répondre au défi d’un développement bas carbone pour la ville. Ce constat a conduit à privilégier 3 axes directeurs dans la formalisation du PCAET que sont la gestion du renouvellement urbain, la planification urbaine durable et les synergies à créer avec les acteurs du territoire via des interventions indirectes de la municipalité. 

Afin de mettre en place les objectifs chiffrés de réduction des GES et de consommation énergétique qu’elle s’est fixée , la municipalité a identifié 27 actions clés à mettre en œuvre qui ont permis la redynamisation de projets déjà engagés et le lancement de nouveaux projets de tailles variables et d’impact immédiat ou différé (du centre d’information énergie, ou l’achat de véhicules propres ; à la création d’une éco-zone, ou le réinvestissement et l’encadrement des transports urbains). Les principaux investissements liés à ces actions ont été intégrés au plan d’investissement stratégique 2011-2015 de la municipalité. 

Une mise en œuvre d’actions structurantes pour la ville 

Parmi les investissements majeurs, la municipalité a décidé de la création d’une éco-zone (un éco-quartier nouvellement créé et fortement peuplé) regroupant à terme environ 100.000 habitants dans une zone d’extension urbaine située au sud-ouest de la ville. Elle prendra en charge l’aménagement des réseaux et la création des équipements collectifs (réseau de chaleur, production renouvelable d’énergie, réseau et traitement d’eau,...) ainsi que la construction de bâtiments publics à haute performance environnementale. En outre, elle réalisera en direct quelques logements et immeubles de bureaux « exemplaires » définissant les normes en matière de performance énergétique et environnementale qui deviendront la référence de conception au sein d’un programme global d’aménagement dont le développement sera confié à des opérateurs privés. 

L’étude de faisabilité de ce projet, engagée en 2012, devrait être complétée par l’apport technique de consultants français (promouvant ainsi l’ingénierie privée et l’expérience des collectivités françaises dans ce domaine) dans le cadre d’un fonds d’étude et d’aide au secteur privé sollicité auprès du ministère de l’économie et des finances. 

Le plan climat, un outil qui invente un modèle imitable et démonstratif ... 

Outre ses interventions à plusieurs séminaires et son patronage de la déclaration pour la lutte contre le changement climatique au niveau local signée par plusieurs élus turcs , l’ancien Maire a pu lors du sommet de la terre « Rio+20 » dresser un premier constat sur cette démarche innovante en Turquie. Il apparaît qu’au- delà du renforcement de la capacité d’animation et de pilotage interne à la municipalité, l’exercice a également permis l’émergence d’une dynamique portée vers l’externe qui a renforcé l’image de la municipalité et créé des synergies tant avec les acteurs de son territoire qu’avec les institutions nationales et internationales promouvant une voie de développement bas carbone. 

... mais qui n’est pas une fin en soi.

Le PCAET a démontré que la morphologie urbaine de la ville et les modes de vie associés avaient aujourd’hui un impact limité sur le climat, mais que le risque d’une mauvaise maîtrise de son développement spatial et de la transition en cours des modes de vie avec l’apparition de nouveaux moteurs de productivité urbaine par ailleurs grands générateurs de trafic (zones commerciales ou industrielles en périphérie) dégraderait largement cette situation. 

La création d’une extension durable de la ville dans le prolongement de l’approche globale du plan climat constitue un enjeu fort en matière de développement urbain et de maintien de la cohérence du territoire. La municipalité de Gaziantep a bien saisi dans la construction de sa stratégie que la pertinence d’une démarche PCAET ne saurait se réduire à sa portion relative au calcul des émissions de gaz à effet de serre, et que le principe d’une ville sobre en carbone et en énergie amène de fait à repenser le modèle urbain sous un autre prisme. Le PCAET ainsi promu ne constitue pas un discours de substitution aux décisions structurantes d’urbanisme mais bien au contraire une dynamique qui, par les outils dont dispose la municipalité pour « faire la ville », offre un cadre pour guider la réflexion de manière transversale et joue le rôle de catalyseur dans la construction d’une vision intégrée du développement urbain durable. 

     

     INFOS +

  • La Turquie a adopté une stratégie nationale de lutte contre le changement climatique en mai 2010, et son plan d’action de lutte contre le changement climatique en juillet 2011. 

  • 6 tonnes équivalent CO2 par habitant en moyenne en Turquie contre 9 tonnes équivalent CO2 en moyenne en France. 

  • Le plan climat, finalisé en 2011, a déterminé l’objectif de réduction de 15% des tonnes équivalent CO2 par habitant et de 15% de la consommation énergétique par habitant d’ici 2023. 

 

 

A 1100 km au nord-ouest de Gaziantep et bercée par la mer Égée, Izmir, la 3ème métropole turque abrite ce qui était le plus grand port d’Asie mineure, en passe aujourd’hui de retrouver ses heures glorieuses.

Izmir possède une des plus belles baies du monde, à l’image de Rio, impose un rideau de béton d’immeubles élevés, rythmés de-ci delà par des loggias colorées une décontraction méridionale qui contraste avec l’inspiration d'urbanistes français pour se reconstruire - les frères Danger (disciple d'Henri Prost, l'urbaniste de Casablanca).

Agrippée à sa liberté construite contre l’opposition, Izmir la fière se dresse en contre point d’un islamo conservatisme et nargue les grandes villes européennes forte de sa politique environnementale, si peu en vogue dans tout le pays.

 

Forteresse du parti laïc CHP, elle est relativement à l'abri des tensions politiques et attire de plus en plus les Turcs fatigués par l'autoritaire président. En avril 2017, le référendum constitutionnel sur le renforcement des pouvoirs du cher de l’État, réclamé par Erdogan, y avait récolté 70% de « non ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aménagement des berges de la baie d'Izmir ©DR

Rencontre avec Tunç Soyer, maire d'Izmir, fraîchement élu

Propos recueillis par Sonia Henry 

Izmir, anciennement connue sous le nom de Smyrne, premier port d’Asie mineure, semble relever le défi de retrouver son ancien pouvoir. Quelles sont les actions mises en place pour relever l’urgence écologique ? 

Tout d’abord, il convient de mentionner que le trésor d’Izmir n’a jamais perdu de son importance dans aucune période de l’histoire. Car la base de ce trésor n’est ni sa valeur purement économique ni sa structure purement culturelle. Izmir est un trésor avec sa nature, sa richesse culturelle et son industrie dans son ensemble. Ces cas ne peuvent pas être évalués séparément. 

En fait, le port d’Izmir est l’une des zones les plus importantes du patrimoine naturel et industriel de notre province. Le port est situé dans le delta de Meles, créé depuis de nombreuses années par le Meles Stream, l’un des plus importants corridors écologiques d’Izmir. Nous prévoyons de gérer conjointement le port et le delta de Meles, qui jouent un rôle important dans la promotion et le commerce d’Izmir, dans l’équilibre de la protection et de l’utilisation dans la nouvelle période. Dans ce contexte, nous nous efforçons de ramener le delta de Meles et le système de zones humides qui y est associé à leur caractère naturel, tout en renforçant le port pour qu’il devienne une destination commerciale et touristique connue dans le monde entier. Dans ce contexte, un concours de conception est actuellement en cours pour le bassin hydrographique et le delta de Meles. 

Outre le delta de Meles et le port, nous avons une vision holistique de la conservation de la baie d’Izmir et des zones humides associées. Car nous savons que si ces systèmes ne peuvent être protégés qu’ensemble, le delta du Gediz, qui est également la zone Ramsar, est l’un des principaux centres d’intérêt de notre municipalité. Notre vision est de garantir la déclaration du delta du Gediz comme site du patrimoine mondial de l'UNESCO.

 

Les architectes français ont inspiré et revisité une partie de la ville aux heures glorieuses du béton armé. Aujourd’hui, quelle est votre vision de la ville du futur ? 

Notre vision est de créer une ville qui inspire le reste du monde en reliant les innovations en cours avec les racines naturelles et culturelles de la ville. Cependant, nous sommes conscients que nous devons travailler dur. L’urbanisation déformée par la crise climatique, l’énergie et l’injustice en matière de revenus affecte toutes les villes en développement comme la nôtre. Dans ce contexte, nos efforts pour rendre plus visible l’identité historique, industrielle et agricole de notre ville se développent rapidement. En matière d'empreinte carbone, nous savons qu’une ville comme Izmir n’affecte pas seulement elle-même mais aussi l’ensemble de l’écosystème de manière négative. C’est pourquoi nous concevons des bâtiments et des établissements qui sont autosuffisants et qui peuvent même contribuer aux besoins énergétiques de leur environnement. 

 

En reconnaissant le crime international d’écocide, les États auraient alors l’obligation de poursuivre et de juger un chef d’État lorsqu’il encourage la destruction d'un écosystème qui aura un impact au-delà de ses frontières, pour ne citer que le gigantesque incendie de forêt en Amazonie. Y a-t-il un droit à l’ingérence internationale en matière d’environnement ? 

En tant que municipalité, nous ne considérons pas la nature uniquement comme le bien d’un gouvernement ou d’une autorité régionale. Pour nous, la nature est le patrimoine commun du monde et même de l’univers. Oui, nous sommes également conscients que les lois nationales et internationales ne soutiennent pas cette vision. Nous espérons qu'un mécanisme plus efficace sera bientôt défini au-dessus des lois des États et des pratiques indésirables sur la nature. Dans l'histoire, Izmir a joué un rôle de pionnière pour le développement de la démocratie, car un concept de premier plan définit les principes d’une société humaine libre. Aujourd’hui, l’humanité doit renforcer la démocratie afin d’inclure les droits des écosystèmes et des autres espèces. Qui sait ? Peut-être que les habitants d’Izmir peuvent une fois de plus être à l’origine de l’initiative et du développement pionnier d'une société vivant harmonieusement avec la nature.

 

Les quais d’Izmir ou les ruelles piétonnes du quartier d’Alsancak ont invité des artistes du land art, une faune cosmopolite, des laïcs. Izmir, surnommée l’Infidèle, s'oppose résolument au président islamo-conservateur et à son parti AKP. La démocratie est-elle un frein ou une alliée face à l’urgence écologique ? 

Izmir est une vieille ville de 8 500 habitants qui a la culture du vivre ensemble. La ville était la porte ouest de l’historique route de la soie. Elle est située en plein cœur de l’endroit où le Corridor central s’ouvre sur la Méditerranée. Les Routes de la Soie historiques ont contribué dans une large mesure à la prospérité d’Izmir. Grâce à ces routes maritimes et terrestres, Izmir est devenue une ville ouverte sur le reste du monde où se mêlent les civilisations orientale et occidentale. Différentes identités, cultures, religions, communautés ont coexisté harmonieusement dans la ville. Dans cette coexistence, la démocratie et la culture du vivre ensemble ont toujours été des alliées. Nous connaissons la valeur de la démocratie et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’améliorer encore. 

 

Certaines villes parient sur une forme d’autosuffisance énergétique et s’appuient sur les énergies renouvelables. La Turquie, comme de nombreux pays européens, ne va pas encore dans cette direction. Quelles seraient les opportunités pour Izmir et, plus généralement, quelle force la Turquie a-t-elle pour envisager cette transition ? 

À Izmir, nous avons adopté le principe de produire de l’énergie là où elle est utilisée, autant que possible, associé à des systèmes de haute économie d'énergie. Les centrales énergétiques à l’ancienne, qui produisent de l’énergie dans certains centres et la distribuent dans les périphéries, provoquent des pertes importantes d’énergie et peuvent causer de grands dommages à l’environnement. Nous pensons que les villes devraient prendre davantage d’initiatives pour résoudre ce problème, par exemple en investissant dans le développement de systèmes de réseaux à énergie positive. Dans ce contexte, nous avons déjà commencé à travailler sur des systèmes de réseau positif qui produiront leur énergie principalement à partir de systèmes solaires dans la ville dans le cadre d'une coalition internationale à travers l’Europe.

 

Sur la scène politique turque, la figure politique représente guère un atout pour les questions climatiques. Pensez-vous que la jeunesse puisse ici se saisir de ces enjeux ?

Malheureusement, la crise climatique mondiale n’est pas à l'ordre du jour des gouvernements nationaux du monde autant qu’elle devrait l'être. La Turquie ne fait pas exception ; l’agenda du pays a longtemps été fortement engagé dans le développement économique, la question syrienne et la question de la sécurité. Les villes du monde entier sont la principale cause du changement climatique mais offrent également une part importante de la solution à la réduction des gaz à effet de serre nocifs. La bonne gouvernance des villes, la responsabilité, le leadership local et les initiatives pratiques pour les gouvernements locaux, les communautés et les citoyens peuvent apporter une merveilleuse contribution.

Heureusement, les jeunes sont extrêmement sensibles à la crise climatique. Nous organisons régulièrement des séminaires, des plateformes à travers des associations citoyennes, particulièrement pour les élèves des écoles primaires. 

 

3 mots clés reflétant votre engagement politique ? 

Démocratie, nature, cohésion. 

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