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Ohrid, un paradis en péril 

Ohrid, petit coin de paradis de la péninsule balkanique, est sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’UNESCO. En cause : un développement touristique non maîtrisé assorti d’un manque de réactivité des pouvoirs publics. En cette fin d’hiver 2020, conscience et coopération politique semblent accélérer et un avenir meilleur pourrait se profiler. 

Par Mélicia Poitiers

28/08/2020

©milana-jovanov

À cheval entre la république d’Albanie et la Macédoine du Nord, la région d’Ohrid, véritable trésor de biodiversité, est classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979.

 

Ce territoire, sur lequel se trouve le lac Ohrid – un des plus vieux lacs du monde – le parc national de Galichica et le marais de Studenchishte, sert de refuge à plusieurs milliers d’espèces végétales et animales, dont 200 n’existent nulle part ailleurs, et une cinquantaine sont menacées au niveau planétaire. Le territoire abrite également des villages vieux de 6 000 ans, qui regorgent de merveilles archéologiques. Comme des milliers de touristes y débarquent chaque année, il en résulte que les pouvoirs publics voient là une aubaine financière et développent des infrastructures pour en accueillir toujours plus, menaçant ainsi l’écosystème de la région. 

 

Les ONG sur le coup 

 

Une station de ski, une marina sur le lac, une route express, d’énormes complexes hôteliers… En 2017, ces méga-projets destinés à développer l’infrastructure touristique ont été révélés au grand jour. Il s’ensuivit une bataille, que les défenseurs de l’environnement ont – en partie – gagnée. Certains ont été stoppés grâce à la pression d’un secteur non-gouvernemental virulent et à l’opposition d’experts internationaux. Mais surtout, cette année-là, l’IUCN (union internationale pour la conservation de la nature), l’ICOMOS (Conseil international des monuments et des sites) et l’UNESCO ont publié un rapport comprenant 19 recommandations. Parmi elles, la station de ski et la route express A3 – qui, notons-le, devait être financée par la banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) – devaient être abandonnées. Et c’est chose faite ! Mais la Macédoine n’a pas mis en œuvre les 17 recommandations restantes, à savoir la suppression des constructions illégales, l’établissement d’un moratoire sur la transformation côtière et urbaine, la suppression des décharges illégales, la surveillance des espèces menacées et bien d’autres. « La menace reste constante, dénonce Daniel Scarry, membre de l’association SOS Ohrid, qui milite pour la préservation de la région. Le maire de la Ville d’Ohrid souhaite relancer le projet de route A3. Quant aux hôtels et à la marina sur le lac, ils sont toujours d’actualité. » Sans compter que ce patrimoine naturel est aussi, et de manière constante, ébranlé par l’eutrophisation* du lac, la multiplication des déchets, la surpêche et les barrages hydrauliques, à l’origine de la mortalité massive des poissons. 

 

Une coopération intergouvernementale porteuse de solutions 

 

Selon Daniel Scarry, « tous les échelons politiques soutiennent un développement touristique qu’ils considèrent économiquement avantageux. Ils encouragent ces méga-projets et ne reçoivent aucune opposition de la part du ministère de l’Environnement et de l’aménagement du territoire. Pire, les villes de Struga et d’Ohrid tolèrent, voire légalisent, des bâtiments construits illégalement sur les rives du lac et, dans le même temps ils rompent leurs promesses de créer des zones protégées ». Une politique coordonnée entre l’Albanie et la Macédoine semble être obligatoire au vu de la situation. Mais la conscience environnementale des pouvoirs publics arrive à la vitesse d’une tortue. Dès 2004, les deux pays ont convenu de créer un Comité de gestion du lac d’Ohrid… qui n’a été mis en place qu’en janvier 2020, soit 16 ans plus tard. L’Albanie vient d’inscrire sa partie du lac au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui devrait conduire à une politique plus intégrée à l’avenir. Enfin, il y a quelques mois, un Plan de gestion pour le patrimoine naturel et culturel de la région Ohrid 2020-2029, qui était en discussion depuis 2006, a été créé. Celui-ci prévoit notamment la renégociation transfrontalière des quotas de surpêche et du contrat d’approvisionnement en énergie, qui pourrait permettre de réduire le nombre de barrages dans le lac. Nouvelle illusion ou véritable espoir ? Affaire à suivre. 

 

 

*Apport excessif d'éléments nutritifs dans les eaux, entraînant une prolifération végétale, un appauvrissement en oxygène et un déséquilibre de l'écosystème.

                Les espèces menacées 

Le lac d'Ohrid abrite à lui seul 54 espèces connues comme étant menacées au niveau mondial (26 vulnérables, 17 en danger et 11 en danger critique d'extinction). Plus de 40 d'entre elles ne peuvent être trouvées nulle part ailleurs dans le monde hors plantes, oiseaux, mammifères, insectes. À titre d'exemple, l'anguille européenne (Anguilla anguilla) est en danger critique d'extinction et son cycle de vie est bloqué à cause des barrages sur le Black Drim. Par ailleurs, des extinctions locales de plantes des zones humides sont enregistrées et la tendance à la baisse du nombre d'oiseaux hivernants est inquiétante (UICN, 2017). Les poissons endémiques Salmo letnica, Salmo lumi, Salmo aphelios, Salmo balcanicus sont probablement des espèces menacées mais les données de l'UICN sont insuffisantes pour les inscrire sur la liste rouge. L'éponge d'Ohrid (Ochridaspongia rotunda), emblématique de la région , -qui est une plante médicinale reconnue- pourrait elle aussi disparaître. 

Les espèces recensées sur la côte du lac d'Ohrid telles que le lézard à gorge bleue et à carène (Algyroides nigropunctatus), la tortue d'étang (Emys orbicularis), et le triton macédonien (Triturus macedonicus) sont vulnérables ou menacés, alors que celles que l'on trouve dans les montagnes comme la tortue de Herman (Testudo hermanni), le lézard des sables (Lacerta agilis) et le serpent fouet des Balkans (Hierophis gemonensis) ne le sont pas. Concernant la flore, le caltrop d'eau (Trapa natans) et la fougère flottante (Salvinia natans) sont des plantes des zones humides menacées au niveau national, présentes également autour du lac d'Ohrid. 

FOCUS 

3 questions à Daniel Scarry, membre de l’association SOS Ohrid, qui milite pour la préservation de la région d’Ohrid.

Concilier tourisme et protection de la biodiversité, est-ce possible ? 

 

De nombreuses personnes travaillent dans le secteur du tourisme, il apporte beaucoup à la région, il serait inconscient de l’abandonner. Nous devons donc rendre la réconciliation possible. Il y a deux manières de faire du tourisme. La région d’Ohrid peut homogénéiser son environnement, construire à foison, devenir l’une des millions de destinations touristiques de masse et pratiquer une guerre des prix désespérée avec toutes les autres… ou bien prendre soin de son potentiel naturel extraordinaire et devenir une destination unique, qu’aucune autre ne pourra jamais concurrencer. 

 

Comment faire ? 

 

D’une manière générale, la symbiose entre tourisme et préservation de l’environnement serait plus efficace si la biodiversité présente à Ohrid était au centre de l’offre touristique. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : la plupart des gens qui visitent Ohrid ne savent même pas qu’il s’agit d’une des plus grandes réserves de biodiversité d’Europe. Il faut faire des campagnes de sensibilisation visant à informer les visiteurs de l’importance du lieu qu’ils visitent et de la nécessité pour eux de participer à sa protection. Il faut s’éloigner du modèle de tourisme de masse et se tourner vers des marchés de niche, des touristes plus ciblés, mais prêts à payer un prix plus élevé pour vivre l’expérience archéologique, écologique, voire géologique qu’ils recherchent. 

 

Concrètement, par quoi cela passe-t-il ? 

 

À court terme, il faudrait créer un zonage strict pour le lac et empêcher les incursions dans les zones où la biodiversité est accrue, aider les propriétaires de bateaux à acheter des moteurs moins polluants, interdire les plastiques à usage unique dans toute la région et restaurer les rives du lac. De plus, il faudrait interdire l’accès au marais de Studenchishte, revitaliser la zone humide afin d’améliorer sa capacité à attirer et à soutenir les espèces puis utiliser cette biodiversité maximisée comme outil de loisirs pour des activités telles que l’observation des oiseaux. 

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