tribune

Noël Mamère
Ancien journaliste et homme politique français, partisan d’une écologie politique 

De l’écologie profonde à l’écologie sociale. Sortir du malthusianisme ambiant et de la tentation de l’écologie radicale pour trouver un apaisement, un nouvel humanisme. Car l’impact psychologique du catastrophisme peut s’avérer dévastateur en provoquant un pessimisme qui peut conduire au fatalisme et par là même à croire que tout effort pour améliorer le monde est une perte de temps. 

« Le mensonge de la surpopulation »

Cette rengaine de la surpopulation que nous entendons de plus en plus répétée, à laquelle croit une bonne partie de la population mal informée et conditionnée par une propagande de longue main, a été construite de toute pièce par les conservateurs américains, dès 1968, à la suite du livre du biologiste Paul Ehrlich « The population bomb ». Il rencontra un écho considérable aux Etats-Unis et contribua à la mise en œuvre de politiques effroyables de stérilisation forcée des femmes de certains pays d’Asie et d’Amérique latine. 

Avec la crise climatique et ses menaces, ce mensonge idéologique revient malheureusement en force chez certains écologistes et de nombreux scientifiques. Des exemples ?

« L’Appel » des 15 000 scientifiques internationaux, du 13 novembre 2017, qui alertait l’opinion mondiale sur les graves dangers que le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources font courir à notre planète et qui préconisait, entre autres solutions, la limitation des naissances. La tribune d’un collectif de scientifiques français, intitulée : « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue », appelait à l’ouverture d’un débat sur ce sujet tabou… 

 

Plus la perspective de « l’effondrement » se rapproche et plus la menace démographique est brandie. La dénatalité est même devenue un choix avec le mouvement « Ginks » (Green Inclinations, No Kids) qui regroupe des femmes refusant de faire des enfants pour des raisons écologiques.
Il prend de plus en plus d’ampleur aux Etats-Unis et en Europe, avec des associations comme :
« Démographie responsable », qui plaide pour que le nombre d’habitants en France ne dépasse pas 70 millions… Cinquante six ans après le rapport Meadows, « Halte à la croissance », publié en 1972, qui faisait de la démographie une menace pour l’avenir de l’homme sur la planète, le néo-malthusianisme revient donc en force dans les milieux écologistes. A leur corps défendant, ils se retrouvent les meilleurs alliés de ceux qui ne veulent rien changer à nos modes de vie et de consommation, à l’inégale répartition des richesses et qui ont trouvé dans la « menace » de la surpopulation un leurre séduisant. 

« C’est tellement plus facile, en effet, d’affirmer que la planète ne pourra pas nourrir 9,5 milliards d’humains en 2050 que de réinterroger nos modes de production et de consommation et d’aller voir où sont les sources des inégalités qui ont « nourri » l’apartheid planétaire... »

 

Le problème est que ce thème inspire même des assassins de masse se revendiquant de
« l’écofascisme », comme Brenton Tarant, l’auteur du massacre de Christchurch, en Nouvelle Zélande, le 15 mars 2019. Avant de commettre son geste, qui a tué cinquante et une personnes et en a blessé quarante neuf autres, il a diffusé un texte de soixante quatorze pages dans lequel on peut lire ceci :
« L’environnement est détruit par la surpopulation, et nous, les Européens, sommes les seuls qui ne contribuent pas à la surpopulation…Il faut tuer la surpopulation, et ainsi sauver l’environnement » . 

Quelques mois plus tard, le 3 août, un autre « écofasciste » revendiqué, Patrick Crusius, tue vingt deux personnes et en blesse vingt six, à El Paso, au Texas. Dans un manifeste, il explique son geste par la peur du « grand remplacement » (l’effacement des européens dits « de souche » sous le flot de l’immigration, « théorie » popularisée par le français Renaud Camus et reprise aujourd’hui par des gens comme Eric Zemmour ou Marion Maréchal Le Pen), que sous-tend la thèse de la surpopulation. Parlant des Etats-Unis d’Amérique, il écrit : « J’aime les habitants de ce pays, mais ils sont trop têtus pour changer leur mode de vie. Donc, la prochaine étape est logiquement de faire baisser le nombre
de gens aux Etats-Unis qui utilisent nos ressources. Si nous nous débarrassons de suffisamment de gens, notre style de vie peut être davantage viable » Une version radicale du fameux « notre mode de vie américain n’est pas négociable » de George Bush, le père ! 

 

Deux exemples extrêmes, dans un contexte où la peur de l’avenir obscurcit les raisons d’espérer et qui prouvent combien il est impératif  de faire un sort à cette idée essentialiste de surpopulation. C’est tellement plus facile, en effet, d’affirmer que la planète ne pourra pas nourrir 9,5 milliards d’humains en 2050 que de réinterroger nos modes de production et de consommation et d’aller voir où sont les sources des inégalités qui ont « nourri » l’apartheid planétaire dont souffrent toujours des millions d’humains. Les Nations unies nous rappellent que la sous-alimentation est repartie à la hausse dans le monde : 820 millions de personnes en souffrent pour la troisième année consécutive et un milliard est toujours victime de carences alimentaires. Rien à voir, donc, avec la surpopulation, mais avec l’injuste répartition des ressources et les écarts de revenus, c’est-à-dire les inégalités. 

 

Détricoter le mensonge

Le mensonge fonctionne pourtant si bien que de plus en plus de jeunes couples hésitent à faire des enfants, sincèrement convaincus qu’ils vont leur laisser un monde où la lutte pour la survie sera
devenue la règle avec 11 milliards d’humains d’ici la fin du siècle. 

 

En ne retenant que ces chiffres, ils occultent les autres données de ce rapport  selon lequel près de la moitié des humains vit dans des régions qui se situent en dessous du taux de renouvellement,
tandis que neuf pays, parmi lesquels l’Inde, le Nigeria, l’Ethiopie, la Tanzanie, devraient concentrer plus de la moitié de la croissance démographique mondiale d’ici à 2050. 

Un humain sur six vit aujourd’hui en Afrique, ce sera probablement plus d’un sur trois dans un siècle. Le continent, qui compte aujourd’hui 1,3 milliard d’habitants, ne fait qu’amorcer sa “transition” démographique.

 

Si de réels problèmes de démographie se posent à une partie de l’Afrique où les forts taux de fécondité (4,6 enfants par femme en Afrique subsaharienne) sont un facteur de fragilisation, « l’explosion » que prévoyait le biologiste américain Paul Ehrlich n’a pas eu lieu. 

Les chiffres sont là pour le dire : si la croissance démographique a connu un pic de 2 % à la fin des années 1960, elle est redescendue depuis à 1,2 % ; dans le monde de ce début de millénaire, les femmes font naître 2,5 enfants, en moyenne et ce taux devrait s’établir à 2,2 en 2050, sachant que 2,1 naissances sont nécessaires pour assurer le renouvellement des générations… Un tel ralentissement n’avait jamais été observé depuis le milieu du XXe siècle !  Le problème prioritaire pour l’avenir de l’humanité sur sa planète n’est donc pas la surpopulation, mais la façon dont nous vivons et dont nous partageons nos ressources. 

 

C’est le modèle qu’il faut changer

Allons-nous continuer à nous alimenter sur le modèle de l’Américain, du Japonais ou de l’Européen moyen, à l’impact environnemental destructeur ? A produire selon les critères de l’agriculture industrielle ? Nous savons que ce modèle ne peut que nous conduire dans le mur. C’est ce qu’explique Marc Dufumier, professeur d’agronomie, ancien titulaire de la chaire d’agriculture comparée et de développement agricole à Agro-ParisTech, pour lequel « cette forme de production n’est pas durable parce qu’elle repose trop sur les énergies fossiles, pour le fonctionnement des engins et la fabrication d’engrais azotés et de pesticides, nocifs pour l’environnement et pour la santé des paysans comme des consommateurs. Un système qui s’est développé au prix de la pauvreté de millions de gens contraints de quitter une agriculture très mécanisée, qui vivent dans des bidonvilles plutôt que de tirer du travail de la terre un revenu et de la nourriture »  

Pour nourrir convenablement une personne, il faut environ 200 kilos de céréales par an ; la production mondiale est d’environ 330 aujourd’hui… Cherchez l’erreur ! 

 

Si des pauvres des favelas brésiliennes ont faim, c’est parce que le pays exporte son maïs et son soja (voir les incendies monstres de la forêt amazonienne) vers les pays occidentaux pour nourrir nos cochons et notre bétail ou pour fabriquer des agros carburants et donner à boire à nos voitures et à nos avions. Une fuite en avant qui n’a aucun sens et que les multinationales de la chimie et du vivant prétendent résoudre avec les OGM !...Alors que l’agro écologie serait en mesure de nourrir 10 milliards d’humains. 

 

« De 3 à 10 calories végétales sont requises pour fabriquer une calorie animale, précise Marc Dufumier. Si nous réduisons notre consommation de viande ce seront donc autant de terres agricoles qui deviendront disponibles pour nourrir des êtres humains. C’est un véritable défi auquel il faut
réfléchir et qui n’est pas un rêve ». 

 

Une analyse confirmée par le démographe Hervé Le Bras et le biologiste Gilles Bœuf : à cette question de la remise en cause de nos modes de vie, de l’accaparement des ressources et du modèle agricole, ils associent l’éducation des jeunes filles et des femmes, levier principal de la baisse consentie de la fertilité. Ils précisent que ces politiques ont même réussi dans des pays où le poids des Eglises et des traditions est puissant, ainsi du Mexique et de l’Iran ; de l’Algérie, où l’âge moyen du mariage est passé de 17 ans à 28 ans en une seule génération, notamment parce que les femmes se sont massivement dirigées vers les études. En Tunisie, on compte 40 % de femmes de plus que d’hommes à la sortie des universités…

 

Au rebours des affirmations des néo-malthusiens d’aujourd’hui, qui ont pignon sur rue à mesure que s’accumulent les nuages sur notre avenir, le problème démographique n’est donc pas celui dont nous souffrons le plus. Il s’impose d’autant moins qu’une grande partie du chemin a déjà été fait, sauf dans quelques « hot spots » problématiques comme le Nigéria, par exemple.

Si la question démographique doit être posée, la population ne peut pas servir d’excuse ou de masque à d’autres problèmes bien plus graves qui se posent à l’humanité. 

Brandir la menace de 11 milliards d’humains n’est donc qu’un leurre habilement agité pour éviter de se poser les vraies questions, qui interrogent, d’abord, notre modèle de développement.

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