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Igor Štiks

Lettre à l'Europe

28/09/2020

Igor Štiks est philosophe et écrivain bosniaque et croate. Il est l’auteur des romans Un château en Romagne et Le Serpent du destin, qui ont remporté de nombreux prix et été traduits en 15 langues. Son nouveau roman W (Fraktura, 2019)  est à la fois un policier  et une réflexion sur un siècle de lutte révolutionnaire en Europe. 

Chère E.,

Chaque fois que je pense à toi, un slalom parallèle démarre dans ma tête. J’aime et Je n’aime pas sont les noms des compétiteurs dans cette discipline sportive dont l’issue est imprévisible car elle n’a même pas de but, me semble-t-il. Nous sommes condamnés l’un à l’autre, condamnés – comme Sisyphe – à monter et descendre la même pente, toujours sur deux pistes. C’est un parcours que l’on peut suivre de gauche à droite, d’une colonne à l’autre, ou, au contraire, de droite à gauche, de ce que « je n’aime pas » à ce que « j’aime » en toi. Les traces que laissent ces courants de pensée parallèles prennent la forme de l’ode et celle de la lamentation et peuvent donc être lues comme telles. Les deux colonnes se valent ; seuls leur contenu, les banderoles et le style de ski changent avec le temps. Prends ta place dans le public. 

Prêts, partez – Europe !

 

J’aime

Croire que c’est justement en toi que nous pouvons accomplir le changement,

de nous et du monde. 

Tes métropoles, quand leur nom résonne comme
devait résonner celui de Babylone ou d’Alexandrie. 

Tes révolutions, tes Bastilles prises. 

Penser que ton espace est réellement sans
frontières, but que nous n’avons pas encore atteint. 

Ton football. 

Comment tu me manques quand je suis en Amérique. 

L’idée que tu sois un continent ouvert,
que les mers et les chaînes de montagnes
ne constituent pas tes limites. 

Voir le réseau que tes fleuves dessinent
comme des lignes d’une main, dans laquelle,
en suivant le Rhin et le Danube, on lit ton destin. 

Que tu aies perdu tous tes empires sur les
autres continents ; tu aurais dû rester chez toi. 

Que ce soit à tes confins, qui regardent déjà
d’autres continents, à Istanbul, à Saint-Pétersbourg,
à Édimbourg, en Sicile, à Cordoue  que nous pensons le plus à toi,

que nous te ressentons avec le plus de force. 

Que tes véritables représentants soient ceux
qui ne peuvent prétendre à aucun terroir,
car c’est toi leur foyer : nomades, sang-mêlés,
hybrides, voyageurs, apatrides, polyglottes,
Roms… 

Que nous puissions t’imaginer sans jamais
être sûrs de ce que tu es, de ce que signifie
ton nom, de ce que tu devrais être…
et que nous nous rendions si bien compte
du moment où nous te quittons. 

Que tu puisses accueillir des millions de gens,
qui se sentiraient tous chez eux. 

Le fait que je te connaisse, mais que tu ne me
connaisses jamais vraiment, par manque
d’intérêt sans doute, par préjugé, par orgueil,
et à cause de ton idée historiquement erronée
que c’est le nord-ouest qui est ton centre. 

Te retrouver partout dans le monde, de même
que trouver le monde en toi, non pas comme une composante indépendante de ton paysage mais comme une partie intégrante de toi, sans laquelle, aujourd’hui, tu n’aurais pas de valeur. 

Que ta littérature de qualité soit nécessairement
européenne, car comment une
« écriture nationale » serait-elle possible ? 

Ce combat de boxe avec toi, sans gants, pour que
les coups que nous nous portons soient plus forts,
et les embrassades aussi. 

Les choses que j’aime en toi, même quand – elles me rappellent toutes celles que – je n'aime pas. 

 

Je n’aime pas

Ton arrogance et ton insensibilité à la misère, en toi et en dehors de toi. 

Les axes fictifs nord-sud, est-ouest, la transformation des paramètres géographiques en fatalité. 

La construction de murs visibles et invisibles à tes frontières et en toi. 

La fragmentation que souvent produit ta façon
de t’unir. 

Quand on te divise entre « vieille » et « nouvelle ». 

Les mythes sur tes origines, qui sont vains. 

Que tu aies pillé la moitié du monde et mis
ton butin dans les musées de tes métropoles ;
ceux-ci témoignent à présent de ton impudence,
des compromissions qui entachent ton nom. 

Que tu laisses des gens se noyer devant tes rivages. 

Que EU soit ton synonyme , car je crois tout de même que tu es plus que cela. 

Tes nationalismes qui se glorifient de toi,
de « l’européanisme ». 

Que tu aies trahi la république espagnole et Sarajevo. 

Quand tu subordonnes tout au marché, car il n’en
a pas toujours été ainsi. 

Les casques luisants de tes conquistadores
sur les versants des Andes. 

Que tu tournes le dos aux rivages du sud de la Méditerranée, alors que la Méditerranée ne peut être divisée. 

Que tu aies donné au monde l’idée des camps
de concentration. 

Que tu essaies de te définir, de fixer ce qui peut
t’appartenir et ce qui ne t’appartient pas, ce qui est
« extra-européen ». 

Quand tes gouvernements s’arment pour défendre leurs élites contre nous. 

Quand mon compagnon de voyage se met dans
la file d’attente pour les ressortissants des pays
de l’Union européenne, moi dans la file destinée
aux « autres », et qu’il doit m’attendre. 

Ta présomption d’être le centre, alors que tu n’es qu’un étroit promontoire. 

Que le « cœur des ténèbres » soit toujours quelqu’un d’autre, quelque part ailleurs. 

Quand je ne pense qu’aux choses que je n’aime pas chez toi. Dans ce cas, je retourne 

au point de départ et j’emprunte l’autre piste : je pense aux choses que ton nom évoque et que – j’aime. 

Ton I.

Traduit par Gojko Lukic.

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