décryptage

Préserver et transmettre la mémoire de 50 ans de coopération spatiale en Europe

Deux ans après le lancement de Spoutnik par l’Union soviétique (1957), et dix ans avant l’alunissage de la mission américaine Apollo 11 (1969), ce sont des scientifiques de renom qui furent à l’initiative des pourparlers posant les premiers jalons de la coopération spatiale européenne. Dans un article intitulé « Introduction pour une discussion sur la recherche spatiale en Europe » (1959), Pierre Auger et Edoardo Amaldi suggèrent la création d’une organisation européenne de recherches spatiales. Au même moment, un jeune scientifique français, Jacques Blamont, plaidait quant à lui pour la « création d’un centre européen de recherche sur les lanceurs, qui pourrait être géré par des scientifiques », sur le modèle du CERN. 

© Jonas Verstuyft

Entretien avec Nathalie Tinjod, coordinatrice Projet d'Histoire à l'Agence spatiale européenne (ESA)

Propos recueillis par Sonia Henry

 

Comment s’est coordonnée la dynamique de coopération spatiale européenne ? 

Les parties intéressées ont organisé́ une réunion en marge de l’Assemblée générale du COSPAR (Committee on Space Research) qui s’est tenue à Nice, en France, du 9 au 16 janvier 1960. Harrie Massey y présenta sa vision de ce que pourrait être le programme d’une éventuelle organisation spatiale européenne. Les participants se réunirent de nouveau peu de temps après, en février 1960, à Paris. Cette deuxième rencontre marqua une étape décisive dans la formalisation du programme spatial européen. Un Groupe d’études européen pour la collaboration dans le domaine des recherches spatiales (GEERS) produisit un projet de document, qui fut ensuite soumis à l’examen de hauts représentants d’institutions scientifiques et gouvernementales lors d’une réunion tenue dans le grand auditorium du CERN, à Meyrin, du 28 novembre au 1er décembre 1960. Les délégués présents entérinèrent à cette occasion la création d’une Commission préparatoire (la COPERS) chargée d’étudier les possibilités de collaboration européenne dans le domaine spatial. 

 

Chronologiquement, quelle a été la gestion organisationnelle ? 

À la fin des années 1960, il était communément admis que la recherche spatiale européenne et le développe- ment des lanceurs devaient être séparés sur le plan organisationnel. C’est ainsi que l’Europe spatiale fut, à ses débuts, scindée en deux organisations. Une première entité́, l’Organisation européenne de Recherches spatiales (CERS/ESRO) émergea des travaux de la COPERS. La deuxième structure, baptisée Organisation européenne pour la mise au point et la construction de lanceurs d’engins spatiaux (CECLES/ELDO), fut définie dans le cadre de négociations parallèles entre un nombre plus restreint de gouvernements, les États neutres (la Suisse, la Suède) et l’Espagne ayant décliné́ toute participation, et comptait parmi ses États membres un pays non européen, l’Australie, qui possédait des installations de lancement à Woomera. La COPERS présenta un projet de Convention à l’occasion d’une conférence intergouvernementale organisée à Paris les 14 et 15 juin 1962. Ce texte entra en vigueur le 20 mars 1964, date officielle de la création du CERS. Les dix États fondateurs de cette nouvelle organisation étaient la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la République fédérale d’Allemagne, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse. Le CECLES avait pour pro- gramme la construction d’un lanceur de trois étages et d’un satellite expéri- mental. Les travaux furent repartis entre les quatre principaux États d’Europe de l’Ouest : les Britanniques fournirent le premier étage (Blue Streak), les Français et les Allemands le deuxième (Coralie) et le troisième étage (Astris), respectivement, et l’Italie construisit un satellite expérimental. Ouverte à la signature le 29 mars 1962, la Convention du CECLES entra en vigueur deux ans plus tard, le 29 février 1964. Son Conseil, organe décisionnel composé de représentants accrédités des États membres, se réunit pour la première fois le 5 mai 1964, tandis que la première réunion du Conseil du CERS s’était tenue les 23 et 24 mars. 

 

On parle encore de la crise de la fin des années 60. Que s’est-il passé exactement ? 

En effet, la pérennité de l’aventure spatiale européenne fut gravement menacée par une crise structurelle qui survint à la fin des années 1960 et dura jusqu’au début des années 1970. C’est au cours de cette période, marquée par des revers technologiques et des incertitudes politiques, que fut forgé le modèle d’une collaboration européenne durable dans les domaines des sciences et des applications spatiales, ainsi que du développement des lanceurs. Ce modèle servit de cadre à la mise en œuvre du programme spatial européen, qui se distingua par ses succès au cours des années qui suivirent. Une Agence spatiale européenne unique fut établie en 1975. Les manifestations organisées en 2014 dans le cadre du cinquantenaire visent à souligner à quel point l’engagement durable des États membres de l’ESA en faveur d’une union dans le domaine de la recherche et des technologies spatiales a permis à l’Europe d’accéder à l’excellence dans ce secteur, malgré l’absence d’un pouvoir politique unique et d’impératifs de défense, qui ont été les moteurs de la réussite de la plupart des autres grandes puissances spatiales. Cet anniversaire a été l’occasion de mettre en avant les raisons de ce succès, qui sont à chercher dans la volonté constante de bâtir un consensus, dans les valeurs-clés de compétence, complémentarité et solidarité, ainsi que dans les capacités industrielles de l’Europe. Le modèle de l’Agence a permis d’intégrer un nombre croissant d’États membres, de concilier les intérêts et les efforts de multiples parties prenantes, et de mettre les bénéfices de la croissance et des connaissances issues de l’exploration et de l’exploitation des technologies spatiales au service des citoyens européens. 

 

On imagine facilement qu’une telle agence se remet régulièrement en question. 

Je parlerais plutôt d’évolution. La mission de l’ESA a évolué au cours des dernières décennies. La science reste néanmoins au cœur des activités de l’Agence. Les premiers satellites scientifiques furent lancés dès la fin des années 60 (Aurorae, Iris, HEOS) tandis que les satellites d’applications spatiales, OTS, MARECS, ECS pour les télécommunica- tions, Meteosat pour la météorologie, voient le jour dès la décennie suivante et rendent plus nécessaire encore un accès indépendant à l’espace. Celui-ci se matérialise le 24 décembre 1979, au moment où la fusée Ariane s’élance depuis le Centre spatial guyanais. Avec Spacelab en 1983 s’ouvre pour l’Europe le chapitre des vols habités, en coopération avec les États-Unis dans le cadre du pro- gramme post-Apollo. Il faudra néanmoins attendre 2008 pour que le laboratoire Columbus et l’ATV (véhicule automatique de transfert européen) s’arriment à la Station spatiale internationale. Le XXe siècle consacrera également les missions d’observation de la Terre (Envisat, GOCE, Cryosat), et verra la mise en œuvre, à L’initiative de l’ESA et du CNES (Centre national d’études spatiales), d’une Charte internationale facilitant l’accès des organismes de secours aux données satellitaires en cas de catastrophe naturelle ou d’origine humaine. Tandis que la communauté scientifique retient son souffle durant l’atterrissage d’Huygens sur Titan (2005), avant d’observer les étoiles et les galaxies primitives au moyen du télescope spatial Herschel (2009-2013), les terriens redécouvrent la planète bleue au travers du regard de la nouvelle génération d’astronautes européens, recrutés en 2009 et déjà opérationnels. L’Agence aura ainsi réalisé́ plus de 70 missions, 30 sont programmées pour la prochaine décennie, notamment de grands projets en coopération avec l’Union européenne : la constellation européenne de navigation par satellite Galileo et Copernicus. Plus de 250 lancements ont été effectués depuis le Port spatial de l’Europe à Kourou (Ariane, Vega, Soyuz, opérés par Arianespace), emportant près de 400 charges utiles. Les 25 000 contrats attribués à l’industrie européenne dans le cadre des programmes spatiaux auront permis de former et de maintenir les compétences de générations d’ingénieurs et de techniciens, tandis que les données communiquées aux communautés d’utilisateurs auront fait progresser la connaissance de l’univers et la préservation de l’environnement. L’archivage de ces données et leur préservation à long terme est un défi majeur, comme la transmission de la mémoire et des savoirs. 

 

Plus spécifiquement, quelle a été la portée de ces archivages ? 

La préservation et la valorisation de l’héritage des pionniers de l’effort spatial européen a amené l’Agence spatiale européenne et l’Institut universitaire européen à s’engager, il y a 30 ans, dans une fructueuse collaboration. L’ESA a entrepris de consolider ses archives et fonds documentaires en 1989, en concluant un contrat de dépôt avec les Archives historiques de l’Union européenne (Florence, Italie). Elle avait alors trois objectifs : assurer la sauvegarde de l’héritage des organisations qui l’ont précédée (COPERS, CETS, CSE, CECLES, CERS), fournir une solide base archivistique et historique pour la recherche sur l’émergence d’une puissance spatiale en Europe, et promouvoir ses accomplissements à travers une transparence accrue quant à la prise de décision et à la gestion de ses programmes. Les archives historiques de l’ESA sont en effet accessibles aux chercheurs au terme d’un délai de 15 ans. Les documents techniques des programmes achevés sont conservés à l’ESRIN, à Frascati près de Rome. L’European Centre for Space Records, érigé en 2002, abrite également un fonds d’archives audiovisuelles et photographiques d’une valeur inestimable. 

Le projet histoire a été le premier à exploiter ces fonds, qui comprennent aujourd’hui plus de 40 000 pièces, soient environ 7% des documents produits entre 1960 et 2000, gardant ainsi vivante la mémoire de l’effort spatial européen. Les fonds d’archives ont été transférés de la Villa Il Poggiolo à la Villa Salviati, restaurée par le gouvernement Italien – un lieu chargé d’histoire, Florence ayant été le théâtre non seulement de la Renaissance artistique mais aussi de révolutions scientifiques, avec Galilée notamment. La conservation de la mémoire se double donc de la nécessité́ de préserver le patrimoine architectural, parties intégrantes de l’héritage culturel européen. 

Le Projet Histoire qui a reçu en 2009 la médaille Alexandre Koyré, décernée par l’Académie internationale de l’histoire des sciences, a donné lieu à la publication de nombreux ouvrages, ainsi qu’à la collecte d’une soixantaine de témoignages oraux. Ces entretiens avec des acteurs majeurs du secteur, qu’il s’agisse d’anciens ministres, de directeurs généraux, de scientifiques de renom ou de grands capitaines d’industries, disponibles en ligne, rencontrent un grand succès auprès d’un public averti. 

 

On aime souvent mettre des noms et des visages sur de telles initiatives. Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ? 

L’équipe initiale comprenait des historiens confirmés, tels que les professeurs John Krige, Arturo Russo, Michelangelo de Maria – auquel a bientôt succédé Lorenza Sebesta. Dans la deuxième phase du projet, l’ESA s’est attachée à familiariser aux questions spatiales une nouvelle génération d’historiens, notamment Dawinka Laureys, Niklas Reinke, Matthew Goldin, Stephan Zellmeyer, dont les thèses de doctorat ont été publiées aux éditions Beauchesne. Cette initiative visait également à conduire des actions de préservation et de valorisation des archives spatiales dans les États membres participant au projet. Dans le dixième ouvrage de la collection Explorations, paru en juin 2014, John Krige explore 50 ans de coopération spatiale en Europe et illustre la remarquable capacité́ d’adaptation de l’ESA aux bouleversements géopolitiques, aux mutations sociétales et à la recomposition du tissu industriel qui ont fait évoluer les missions de l’Organisation. 

La conservation au XXIe siècle pose de nouveaux défis, notamment pour assurer la préservation sur le long terme des documents électroniques. Au sein du Conseil international des Archives, la Section des Organisations Internationales se penche sur les questions spécifiques aux entités telles que l’ESA, l’OTAN, l’OCDE, les Nations Unies, les institutions européennes, qui ne sont pas soumises aux législations nationales mais sont confrontées à des problématiques analogues. Forte des enseignements recueillis dans ce cadre, l’ESA a élaboré une stratégie en matière de gestion de l’information et de gouvernance documentaire. 

Le mot de la fin revient au grand ministre de l’espace que fut Hubert Curien dans les années 80 : « Le passé nous intéresse, nous devons le préserver et en valoriser les richesses. L’avenir nous est plus cher encore, ne le laissons pas attendre... ». 

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