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L’Écologie chrétienne : S’engager dans la sobriété à travers les valeurs spirituelles et chrétiennes, un nouveau défi pour l’église.

Rencontre avec Mgr Pierre d’Ornellas, archevèque de Rennes, Dol et Saint Malo

Propos recueillis par Sonia Henry 

Dans le débat moderne sur l’environnement, l’apport des Écritures mobilise parfois l’action écologique et met en garde contre les illusions. Perçue sous l’angle du témoignage, elle permet de sauvegarder la valeur intrinsèque et de la foi et de l’écologie. Comment nait la conscience écologique en Occident ?

 

Le christianisme a sans doute apporté une importante contribution à l'émergence de ce que nous appelons aujourd'hui la « conscience écologique », même si cette expression ne fait pas partie, en tant que telle, de la Tradition de l’Église catholique.

Cette contribution puise ses racines tout d'abord dans les Écritures En effet, les toutes premières pages de la Genèse présentent la Création comme un don de Dieu, un don fait à l'homme et à la femme, un don originel qu'ils accueillent dans l'émerveillement si bien exprimé par le Psalmiste : « A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu'est-ce donc le mortel, que tu t'en souviennes ? » (Ps 8, 4) Ce don comporte aussi un appel, celui de dominer et soumettre la Création engageant la responsabilité de l'être humain. Pour le croyant, la « conscience écologique » relève d'abord d'une réponse à la parole de Dieu lui-même. Ce point mérite d'être souligné : dans les toutes premières paroles que Dieu adresse à l'homme et à la femme, il les appelle à être féconds et à dominer la Création. Il nous faudra revenir sur la nature de cette domination. Pour le moment, relevons encore l'image si suggestive proposée par le deuxième récit de la Création selon laquelle Dieu plaça l'homme dans le jardin d’Éden pour cultiver et garder le sol. L'homme est ainsi établi en tant que « jardinier », chargé de garder le jardin qui lui est confié. Puisant à la source des Écritures, les chrétiens de tous les temps ont à rendre un témoignage d'émerveillement devant la Création, cherchant à percevoir dans les choses visibles le message de Dieu invisible. Le croyant est ainsi invité à un effort d'intelligence du réel qui engendre en lui une attitude de louange. Comment ne pas évoquer ici la figure lumineuse de François d'Assise, désigné comme patron des écologistes par Jean-Paul II ? Son Cantique des Créatures constitue sans doute l'un des sommets de la prière chrétienne, exprimant la louange devant la beauté de la Création. Nous pouvons évoquer également à ce sujet l'apport spécifique des courants monastiques développés en Occident à partir du XIe siècle. En témoignent, par exemple, les splendides abbayes bénédictines et cisterciennes, si harmo- nieusement insérées dans leur environnement naturel. Thoronet, Fontenay, Aubazine... autant de lieux qui continuent de susciter l'admiration de tous, non seulement par la beauté des édifices mais surtout par « l'alliance » qu'ils ont su établir entre l'homme - le priant - et la nature. Une alliance faite de respect et de sens de l'équilibre. Fondée sur les Écritures, la contribution du christianisme à l'émergence de la conscience écologique s'est forgée, jour après jour, par les oeuvres des croyants. Elle a été formalisée ces dernières décennies dans l'enseignement de l'Église et tout particulièrement dans le Magistère pontifical. Ainsi, dans l'un de ses textes majeurs, l'encyclique Centesimus annus de 1991, Jean-Paul II consacre explicitement plusieurs chapitres à la question de l'écologie. A son tour, Benoit XVI est intervenu à maintes reprises sur ce sujet, notamment dans son encyclique, parue en 2009, Caritas in veritate. S'adressant en 2011 aux parlementaires allemands, il évoqua le mouvement politique écologique, déployé en Allemagne à partir des années soixante- dix, le qualifiant de « cri qui ne peut pas être ignoré ». Enfin, le Pape François a souligné, au seuil de son pontificat, l'importance de la question écologique. S'adressant aux catholiques et à l'humanité toute entière lors de la Messe d'inauguration du 19 mars dernier, il a invité chacun à garder la Création, en écho aux paroles de la Genèse, précisant que la vocation de garder ne concerne pas seulement les chrétiens, elle engage la responsabilité de tous, croyants ou pas.

 

A quelles ressources spirituelles et / ou chrétiennes faire appel pour s’engager dans la sobriété ?

Pour répondre à cette question il faut d'abord se demander quel est le sens d'un engagement dans la sobriété : pour quelle raison faudrait-il s'y engager ? En d'autres termes, la sobriété aurait-elle une valeur intrinsèque ? Notons d'abord que la sobriété n'est pas une vertu spécifiquement chrétienne. En effet, certains courants philosophiques de l'Antiquité l'appréhendaient comme un moyen de se libérer du corps et de ses contraintes, et d'accéder ainsi à l'exercice de la philosophie, vécue comme un véritable mode de vie. Elle est perçue, en ce sens, comme un moyen permettant d'atteindre l'objectif visé. Le christianisme ne lui accorde pas non plus de valeur intrinsèque. La sobriété évangélique constitue plutôt un chemin de liberté intérieure et de détachement à l'égard des biens matériels. Ainsi, dans l'Evangile, Jésus appelle le jeune homme riche à se détacher de ses biens pour pouvoir le suivre d'un cœur plus libre et résolu. L'enjeu ici n'est autre que de suivre le Christ, de vivre en chrétien et pas d'abord en « citoyen éco-responsable » ! Cela dit, et même si la sobriété chrétienne n'a pas une connotation « écologique » en tant que telle, il est clair qu'elle alimente des attitudes person- nelles que nous pouvons qualifier d'écologiques. En effet, elle invite les chrétiens à adopter un style de vie où les choix de consommation sont orientés par la recherche du vrai, du beau et du bon, dans la communion avec les autres hommes et en vue d'une croissance commune. Le christianisme réellement vécu dans l'esprit de l'Evangile ne manque pas d'interpeller la culture dominante en Occident, marquée par le consumérisme et l'hédonisme.

 

Peut-on apporter une réponse spécifiquement chrétienne au défi écologique ? Et quel concours la foi chrétienne peut-elle offrir à ceux qui veulent relever ce défi ?

Oui, il y a bien une réponse spécifiquement chrétienne à ce défi. Elle est éclairée par la
Révélation et fondée en raison. En effet, les chrétiens reconnaissent dans chaque créature, et dans la nature entière, un don de Dieu à cultiver et à garder. La nature n'est donc pas « un tas de choses répandues au hasard », elle n'est pas non plus un simple système mécanique au sens cartésien. Elle constitue plutôt l'expression même d'un dessein d'amour de la part du Créateur qui nous l'a donné comme milieu de vie. L'homme est certes appelé à la dominer mais pas de façon arbitraire ni absolue, oubliant Celui qui en est à l'origine. Sa domination relève plutôt d'une collaboration : par son travail quotidien, l'homme est appelé à prolonger l’œuvre de Dieu, le reconnaissant comme Créateur de toutes choses et lui référant son être ainsi que l’univers. Le rapport avec la nature s'inscrit ainsi dans le cadre du rapport avec Dieu, son fondement étant d'ordre foncièrement religieux : soit l'homme reconnaît Dieu comme Créateur du don originel de la nature, la gouvernant dans une collaboration faite de mesure, respectueuse de Dieu et de la nature ; soit il cherche à se substituer à Dieu, traitant la nature comme un simple matériau livré à la démesure de ses désirs, à la hybris si porteuse de déséquilibre et d'injustice. Le rapport avec la nature a une dimension religieuse et il engage la responsabilité de l'homme, non seulement à l'égard de Dieu, mais également vis-à-vis de toute la communauté humaine. Il a ainsi une dimension éthique dont la clef de voute n'est autre que la responsabilité à l'égard des plus vulnérables : les populations particulièrement exposées aux catastrophes climatiques, les générations futures qui devront assumer les conséquences de nos choix actuels,... sans oublier la vulnérabilité de la nature elle- même. Comment ne pas souligner ici l'actualité de la pensée du philosophe allemand Hans Jonas sur les effets potentiellement dévastateurs et irréver- sibles de l'action de l'homme, multipliée qu'elle est par la technologie ?

 

Quelle cohérence entre la foi chrétienne et un regard écologique, entre la vie évangélique et l'écologie pratique ?

Les réponses précédentes ont apporté des éléments de réflexion sur cette question. Il convient toutefois de préciser une question capitale dans l'approche chrétienne de l'écologie, telle qu'elle a été approfondie par l'Église catholique ces dernières décennies. Elle concerne l'écologie humaine par laquelle l'homme apprend à respecter non seulement son environnement mais aussi son propre être, à la fois corporel et spirituel. Et ce respect n'est possible qu'en cherchant à « lire » et à écouter le langage, le message éthique inscrit dans toute la Création et dans l'être humain en particulier. Et c'est en l'écoutant que nous pouvons y répondre avec cohérence. Tel est l'enjeu d'une véritable écologie, celui de conjuguer le respect de l'environ- nement avec celui de l'être humain. L'un n'est possible sans l'autre puisque le « livre » de la nature est unique et indivisible. En effet, comment peut-on réellement développer la « conscience écologique » à l'égard des espèces animales menacées, par exemple, si l'on tend à réifier l'embryon humain, le considérant comme un simple « matériau de laboratoire » ? Nous savons bien à quel point la nature est un équilibre fragile, à respecter dans son ensemble. Porter atteinte à l'un de ses éléments – qui plus est l'être humain en tant que sommet de la Création – n'est pas sans conséquences sur l'équilibre de l'ensemble.

 

Quelles actions concrètes mettez– vous en place dans votre diocèse ?

Différents moyens concrets sont mis en œuvre pour sensibiliser les chrétiens et, plus largement, les personnes touchées par les activités du diocèse. Ainsi, des conférences spécifiques sont régulièrement proposées, assurées par des personnalités compétentes, ainsi que des émissions sur RCF-Alpha, la radio chrétienne du diocèse. Par ailleurs, certains mouvement et services d’Église travaillent plus particulièrement autour des questions écologiques. Tel est le cas du CCFD Terre solidaire. A titre d'exemple, citons la campagne menée par cet organisme visant à récolter des téléphones portables en vue de leur recyclage. Notons que quelques 20 millions de portables sont produits chaque année pour la France, ce qui représente une émission de 220 000 tonnes de CO2. Devant ce constat, le CCFD propose d'agir dans un souci environnemental puisqu'en récoltant les téléphones on évite la pollution découlant de leurs composants toxiques. Citons enfin la mise en place, à l'initiative des quatre évêques de Bretagne, de « Spi Breizh », un fonds de dotation destiné à développer des projets, y compris d'ordre environnemental, à destination des jeunes, avec le soutien des dirigeants et entrepreneurs bretons, à travers de partenariats et de mécénats.

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