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Le jardin du Lautaret, un Chalet-laboratoire unique en Europe

Dans les Hautes-Alpes, enveloppant 372 km2 de terres contrastées, la Haute-Durance abrite une région loin d’être tranquille. Elle annonce les bouleversements climatiques de demain. En alerte, elle est aussi porteuse de solutions. Transfrontalière, elle assure la liaison avec l’Italie par le col du Montgenèvre, à la rencontre d’acteurs qui décryptent un avenir mutant. 

Par Sonia Henry

02/10/2020

Jardin du Lautaret (chalet laboratoire et Galerie de l’Alpe) à l’automne (crédit Jean-Gabriel Valay, Jardin du Lautaret)

Le long de la Durance défilent des paysages, des parcelles contrastées faites de forts enneigements et nébulosité mais aussi empreintes d’un bel ensoleillement et d’influence méditerranéenne. Une région située à un carrefour climatique et qui propose dans sa combinaison géologique une richesse d’adaptabilité face à l’accélération des problématiques environnementales. Il existe un symbole de cette dynamique : Agrippé à 2000 mètres d’altitude et niché en contrebas du massif des Écrins, le Jardin du Lautaret n’est pas qu’ornement. Il s’affirme comme un site touristique exceptionnel, un lieu de dissémination des savoirs et une station de recherche d’altitude. Un triptyque de compétences inédit en Europe.

 

Crée en 1899 par l’Université de Grenoble, le Jardin du Lautaret, beau, riche, varié et prodigue est également une unité de service associant l’Université Grenoble Alpes et le CNRS, tutelle depuis 2005. Un lieu qui accueille des scientifiques et des étudiants venus de toute l’Europe. Cette unité crée une alchimie unique et propose de faire un tour du monde sur place, dans cette prairie alpine s’avérant être un lieu d’observation des plantes des montagnes qui nous sauverons peut-être de la perte de la biodiversité. Elles trouveront probablement dans le sol l‘appétence de leur survie et de la nôtre par extension. Car comme tous les êtres vivants, les plantes alpines sont le fruit d’une évolution biologique. Des formes, des modes de fonctionnement et de croissance adaptés aux conditions de l’altitude ont été sélectionnés au cours du temps. Les éboulis, les vires rocheuses, les pelouses et les prairies, les combes à neige et les zones humides constituent autant de milieux dans lesquels la vie végétale s’est installée. Le genévrier thurifère des Alpes, l’oseille, les primevères, les pétunias patagonica etc. On dit que les fleurs sont plus colorées en altitude, on pense à Voltaire, « Je sème un grain qui pourra produire un jour une moisson », on pense à une myriade de beauté, un champ des possibles. 

 

Dans le Jardin du Lautaret, c’est plus de 2000 espèces végétales représentatives de la flore alpine des Alpes et du monde entier que peuvent découvrir les visiteurs. Cette diversité est le fruit d’un important travail d’échanges collaboratif à l’échelle internationale. Pour obtenir des plantes, le Jardin fait partie d’un réseau international de partage de semences avec près de 300 instituts répartis dans une cinquantaine de pays. 

 

L’innovation au service de la biodiversité 

A l’échelle du continent européen, le jardin est également et surtout une plateforme expérimentale pour étudier le milieu alpin océanique humide au sein de AnaEE-Europe (Analysis & Experimentation on ecosystems). 

Le directeur du site, Jean-Gabriel Valay, précise que le financement du programme ‘investissement d’avenir’ a notamment permis de rénover entièrement un des deux chalets d’accueil et de doubler la dotation des tutelles du Jardin afin de soutenir des programmes d’expériences pendant 10 ans. « Il faut impérativement étudier les conséquences sur les écosystèmes du double changement actuel, celui du climat et celui des pratiques (tourisme, agriculture, pastoralisme…). Ici les chercheurs viennent réaliser des expériences pour mieux comprendre les conséquences de ces changements ». 

 

Alors, comment se comporte ce milieu alpin dans ce contexte ? 

Un large périmètre autour du Jardin du Lautaret est labélisé Grand Site, ce qui va permettre notamment aux chercheurs de venir travailler en étant financés par l’Union Européenne.

Un de ces projets fédérateurs sur le site est porté par Jean-Christophe Clément, enseignant-chercheur à l’Université Savoie Mont-Blanc, spécialiste de l’écologie alpine. En ce début d’automne au Jardin du Lautaret, l’analyseur de gaz FTIR fait sa première sortie en lecture optique. Grâce au contrat plan État-Région, cet appareil d’analyse au logiciel finlandais mesure en continu jusqu’à 50 composants gazeux simultanément. Utilisé dans les parcelles expérimentales, il permet d’expérimenter dans des conditions semi-contrôlées des prairies simplifiées contenues dans des pots. On peut ainsi étudier les interactions entre plantes, micro-organismes, et même les insectes, dans ce corridor de verdure bordé par un petit lac artificiel où se reflètent les plantes de rocailles, là où en saison chacun peut venir faire un tour du monde des plantes des montagnes.  Plus loin, cet appareil est également utilisé pour étudier le fonctionnement des prairies naturelles qui entourent le Jardin, au cœur de ce grand site eLTER (études à long terme des socio-écosystèmes) labélisé par l’Europe.

 La tour à flux ICOS du jardin du Lautaret au pré des charmasses (juillet 2020, crédit photo L. Ligier, Jardin du Lautaret)

D’autres recherches participent à la dynamique de ce site européen. Plus bas, au pré des Charmasses, une ‘tour à flux’ bardée de capteurs est installée (voir photo ci-dessus). Elle est intégrée au programme européen ICOS, Integrated Carbon Observation System, une infrastructure de recherche européenne qui permet d’analyser les flux de gaz à effet de serre : dioxyde de carbone CO2, le méthane CH4mais également le protoxyde d’azote N2O, sont mesurés afin de comprendre leur impact sur les écosystèmes avoisinants. A l’échelle européenne, les données sont ensuite intégrées plus globalement : atmosphère, océan… 

Face à l’accélération de la dégradation, le temps de la réparation n’est plus. Il faudra certes multiplier les acteurs du changement mais leur voix ici résonne, portée par les rocs des massifs alpins. La recherche en écologie est devenue un combat incontournable de l’espace européen de la recherche. 

FOCUS 

Le Projet européen eLTER

En Europe, « l’organisation hétérogène d’un grand nombre de sites de recherche et d’équipes d’experts locaux entrave le progrès – par exemple par des recherches exclusivement disciplinaires ou des différences dans la collecte, la qualité et l’archivage des données. Si nous voulons trouver des moyens de protéger et conserver les écosystèmes dont dépend notre existence, nous devons changer cela de toute urgence », a déclaré l’écologiste Dr. Michael Mirtl, un des coordinateurs du projet eLTER.

 

Dans un monde soumis à des changements globaux rapides tels que le changement climatique et le changement d’utilisation des sols, de nombreux facteurs affectent les écosystèmes. Cela se produit dans des schémas spatio-temporels complexes et est souvent associé à des pertes importantes de biodiversité et de services écosystémiques. Bien que ces effets soient bien étudiés à court terme, on en sait peu sur les effets à long terme sur le système dans son ensemble, ni sur les relations globales et les rétroactions entre le climat, le bilan hydrique, les plantes ou les animaux. De ce constat est né le projet européen avancé eLTER PLUS, coordonné par Jaana Bäck, de l’Université de Helsinki, Finlande et co-coordonné par Michael Mirtl (UFZ, Allemagne). Il repose sur trois piliers principaux – la mise en réseau, la réalisation d’observations et de recherche sur quatre thématiques prioritaires et l’accès aux sites (transnational, à distance et virtuel) avec l’objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la perte de biodiversité, les cycles biogéochimiques, l’adaptation au changement climatique et la sécurité alimentaire et les changements sociaux connexes. Georg Teutsch, directeur scientifique de l’UFZ à Liepzig indique : « La collecte de données de haute qualité et à long terme sont d’une extrême importance pour le développement et la validation de modèles prédictifs du développement des écosystèmes et apportent un soutien précieux à la prise de décisions politiques ».  Le Jardin du Lautaret est bien sûr un des acteurs essentiels de ce projet eLTER PLUS.

 

Sources

https://www.lter-europe.net/projects.

https://www.ozcar-ri.org

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